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Amani Padda, Bevor der Himmel reißt. Une famille indienne en Allemagne de l’Est.

Amani Padda, Bevor der Himmel reißt, Zurich, Arctis (Atrium Verlag), 2026

Compte rendu rédigé par  Béatrice Durand.

De Navid Kermani à Deniz Ohde en passant par Abbas Kidder, Feridun Zaimoglu, Saša Stanišić, Fatma Aydemir, Maxim Biller, Nino Haratischvili pour ne citer que quelques noms, on ne compte plus les plumes allemandes mit Migrationshintergrund, issues de l’immigration, dirait-on en français. Elles et ils sont établis dans la vie intellectuelle et le paysage éditorial allemands. Mais rares sont les voix qui font état de l’expérience d’immigrer ou de naître dans une famille issue de l’immigration en RDA ou dans les dits « Nouveaux Länder ».

Amina Padda est née en 1999 dans une famille indienne installée en Saxe juste après la réunification. Son second roman Bevor der Himmel reißt (2025)[1] raconte le quotidien de Heer et Dilly, lycéens de 17 ans dans une petite ville de Saxe fictive baptisée Piesnitz. Comme l’auteure, Heer et Dilly, alternativement narratrice et narrateur de l’histoire, sont nés eux aussi dans des familles d’origine indienne et sikh (Dilly porte le turban) ; tous les deux parlent punjabi à la maison. Comme les parents de l’auteure, leurs deux familles gèrent des take away indiens. Dans la fiction, les deux familles se détestent. Tels Roméo et Juliette, les deux adolescents devront surmonter l’inimitié des familles. Dilly (le garçon) s’apprête à passer l’Abitur et voudrait faire des études d’architecture. Heer (la fille) redouble sa seconde et se remet difficilement de la mort de son père dans un accident de voiture qui ressemble à un suicide.

Ils sont parfois en butte à l’assignation identitaire, pas forcément mal intentionnée, de certains enseignants, qui soulignent le fait qu’ils viennent d’ailleurs. Dilly s’agace par exemple que sa prof d’arts plastiques, qui est allée en Inde, veuille parler avec lui de chakras : « Je ne connais rien aux chakras » (p. 21). Heer s’agace que certains professeurs n’arrivent pas à prononcer correctement son nom (qui devrait être prononcé comme « hier » en allemand, et non pas comme Heer, l’armée).

Dilly a intériorisé l’injonction de ne pas se faire remarquer, qui émane autant de la famille que de la société majoritaire : « Règle numéro un pour Piesnitz : un bon étranger est celui qui ne se fait pas remarquer » (p. 27). Quand son professeur d’enseignement civique et politique, dénonçant dans l’indifférence générale les dangers du programme de l’AfD, lui demande ce qu’il pense du résultat des dernières élections, il évite toute prise de position trop tranchée qui pourrait permettre d’identifier une orientation politique : « La vie d’un fayot est plus facile qu’une réputation de pourri gauche-vert. Je fais celui qui ne prend pas parti : j’explique qu’on ne peut pas ignorer les voix des citoyens de l’Union Européenne qui votent pour des partis d’extrême-droite, mais qu’il est problématique d’élire à des fonctions politiques des gens qui veulent supprimer ces mêmes fonctions » (p. 75). Son père a employé un homme qui s’est révélé proche des néo-nazis, mais n’a pas osé le renvoyer par peur de représailles. Dilly lui-même refusera de porter plainte ou de signaler à une association de lutte contre la violence d’extrême-droite l’agression dont il a été victime, par peur « d’être dans la ligne de mire d’une troupe de brutes » (p. 162).

La menace n’est pas purement imaginaire. Heer et Dilly ont assisté au cours de leur adolescence à la montée de l’agressivité verbale et physique des gangs d’extrême-droite et de l’AfD ainsi qu’à la restriction des mesures d’accueil pour les migrants. Dans un entretien à Die Zeit (19.03.2026, N°13, p.53), Amani Padda dit s’être inspirée des insultes et menaces rapportées par ses frères et sœurs plus jeunes.

Heer, plus rebelle que Dilly, s’insurge contre cette volonté de se rendre invisible, qui est une forme de négation de soi et conduit à minimiser l’impact sur le psychisme et le comportement des injures et menaces racistes. De passage à Leipzig, elle se surprend à envier l’insouciance de trois jeunes femmes qui portent un foulard et rient ensemble dans la rue, ce qui lui semble impensable dans une petite ville comme Piesnitz. Elle prend conscience de la charge mentale que représente le fait de se sentir en permanence menacée ou pas complètement acceptée. En même temps, le sentiment d’une différence que lui renvoie la société majoritaire lui paraît disproportionné par rapport à tout ce qu’elle a en commun avec ses contemporains de souche allemande : « J’ai parfois l’impression que toute ma vie est déterminée par le fait d’être et d’avoir toujours été différente. Et pourtant, cette “différence”, je ne la vis que dans les quatre murs de notre take away indien ou sur l’écran de mon portable » (p.128-129). Heer comme Dilly, nés et ayant grandi sur place, sont attachés à leur vie : « Piesnitz […], c’est mon quotidien. J’aime cette ville à taille humaine, où on est dans la forêt en moins d’une demi-heure de vélo. J’aime ma maison et les lacs [avec lesquels on a rempli les anciennes carrières de lignite à ciel ouvert] en été. J’aime même les façades des vieux immeubles » (p.131). Subjectivement, ils se sentent intégrés et liés à ce lieu où ils ont été socialisés, quand bien même la société – ou du moins certaines de ses fractions – leur dénie cette appartenance. En même temps, dans les remerciements en fin d’ouvrage, Amani Padda dit le bonheur de constater, à l’occasion du concert d’un groupe de musique bollywoodienne, qu’il existe beaucoup de gens « qui me ressemblent et qui parlent allemand » (p. 313).

À l’adolescence, ils font l’expérience que la relation avec l’amie ou l’ami d’enfance devient difficile. Dans le cas de Heer, c’est elle qui s’éloigne de Milena, à qui elle était liée par une amitié amoureuse : elle ne supporte plus le décalage croissant entre leurs conditions de vie. Milena vient de passer une année scolaire à Londres, elle participe à la chorale de l’école et aux diverses activités périscolaires de l’après-midi, elle est sociable, vlogueuse à succès sur Instagram, ose des positions féministes et queer, s’autorise la coquetterie de revendiquer de lointaines origines sorabes, alors que Heer, dont tout le temps libre est accaparé par le restaurant familial, n’est jamais partie en vacances et n’a ni le temps ni l’envie de participer à la vie des jeunes de son âge : « Elle perd son temps avec ses histoires de fêtes d’anniversaire auxquelles je n’irai pas, ces clubs de sport que je ne peux pas me payer ou ces films pour lesquels je n’ai pas le temps » dit-elle (p.156). Dilly, lui, se sent trahi par son ami Ben : il croyait leur amitié indéfectible parce que Ben, quand ils étaient en CM2, s’était interposé face à d’autres enfants qui lui cherchaient noise ; mais il découvre que Ben like des vidéos racistes sur les réseaux sociaux et s’est rapproché du gang qui l’avait attaqué.

On ne dévoilera pas ici l’intrigue du roman (qui tourne autour de construction d’un grand mall avec boutiques et restaurants, qui menaceraient celui de chacune des deux familles). Mais Heer et Dilly, contre la volonté de leurs familles, finissent par adhérer à une association de quartier baptisée PeaceNitz. Animée avec bienveillance et avec un savoir-faire démocratique certain par Marvin, travailleur social venu d’Allemagne de l’Ouest, par ailleurs gay maquillé et pailleté, l’association tente de s’opposer à la construction du centre commercial ; elle œuvre surtout pour des relations de bon voisinage inclusives et incite ses membres à s’auto-défendre face aux intimidations et agressions des gangs d’extrême-droite.

Au gré de la vie du lycée, des activités de l’association et des livraisons à domicile, c’est toute la diversité d’une petite ville de Saxe au début des années 2020 qui défile, à commencer par la classe moyenne établie : « La plupart des élèves du Clara-Zetkin-Gymnasium sont des jeunes qui habitent typiquement dans les quartiers pavillonnaires ; leurs parents sont dentistes ou juristes et ils partent en vacances au bord de la mer Baltique. Ils se retrouvent dans des fêtes ou dans leurs clubs de sport, dépensent leur argent au cinéma. Le soir, ils ne font pas leurs devoirs sur un comptoir encombré d’un tas de factures en prenant les commandes » dit Heer (p.156). On rencontre également le personnage de Mayer, architecte au chômage, alcoolique, chez qui livre Dilly ; Mayer deviendra un membre actif de PeaceNitz et aidera Dilly à faire son dossier de candidature à l’école d’architecture. À travers le personnage de Frau Nguyen, ce sont aussi les générations de migrants plus anciennes qui sont représentées : son mari et elle sont arrivés en RDA comme Vertragsarbeiter (travailleurs sous contrat) dans les années 1970 et restés en Allemagne où ils ont ouvert un magasin de fruits et légumes, puis un atelier de confection. À travers eux, Dilly découvre la lutte des anciens travailleurs sous contrat de RDA pour empêcher leur expulsion après la réunification. Sur une photo, il a même la surprise de découvrir son père avec 20 ans de moins, manifestant pour soutenir les Vertragsarbeiter.

Dilly est également suffisamment âgé (17 ans en 2025, donc né vers 2008) pour se souvenir de la vague de migrants syriens et afghans de 2015-2016 ; il est suffisamment lucide pour reconnaître que lui-même n’a pas été particulièrement solidaire des nouveaux arrivants : « J’étais encore petit, quand la crise migratoire est arrivée à Piesnitz, mais, honnêtement, je n’ai pas fait grand-chose pour accueillir les nouveaux arrivants (p. 165). À 17 ans, il a conscience de la hiérarchie entre les différentes générations de migrants et de son statut privilégié de « seconde génération », que les nouveaux venus, par exemple les employés de son père, perçoivent aussitôt.

Dilly analyse le contexte spécifique que représente pour les migrants l’Est de l’Allemagne après la réunification : « La plupart de mes condisciples ont des parents ou des grands-parents qui ont vécu en RDA ; ils en ont intériorisé et porté les valeurs. Ma famille n’est arrivée en Allemagne qu’après la chute du Mur. Ils ont vécu d’abord dans le Berlin réunifié, avant de s’installer en Saxe, dans l’un des “nouveaux Länder” où la vie était moins chère. Je ne connais rien d’autre que l’Est de ce pays, mais je n’ai grandi qu’avec les échos de son histoire : des immeubles et des rues suffisamment larges pour les parades, des immeubles anciens, privatisés et restaurés, des villes qui ont perdu des habitants et d’autres qui grandissent. Tout cela conduit parfois à ce que je me sente plus étrangère que je ne suis. Les gens d’un certain âge ont en commun un passé qui n’est pas le mien. Or je ne peux pas m’intégrer dans un monde qui n’existe plus » (p. 79). Les personnages revendiquent leur appartenance à la société est-allemande, quand bien même ils n’en partagent pas toute la mémoire.

Le roman est fléché new adult, tout en étant recommandé par des plateformes comme Perlentaucher à partir de 14 ans. L’interview de l’auteure déjà cité était publié sur la page « Kinder- und Jugendbuch » de Die Zeit. Le roman présente en effet certaines caractéristiques de la littérature de jeunesse / new adult, à commencer par le langage générationnel des personnages, ce qui n’empêche pas qu’il soit bien écrit et soucieux de complexité. Le roman évoque également une diversité qui n’est pas limitée à la diversité de l’origine ethnique : des personnages comme Milena, Marvin et Heer elle-même ont été conçus pour inclure, même si c’est de manière plus allusive, les problématiques féministes, la diversité sociale et celle des générations (y compris chez les migrants) et même la question sorabe (Milena). Autre attribut de la littérature de jeunesse / new adult, le roman a un happy end édifiant : Heer et Dilly surmontent leurs blocages et leur solitude. Mais la volonté d’édifier va au-delà du salut ou du succès individuel (qui caractérise, encore plus dans la littérature new adult que dans la littérature de jeunesse, le happy end) : les personnages prennent conscience des possibilités de l’action collective. Comme le souligne l’auteure, elle-même juriste sur le point de terminer ses études, le roman est une incitation à l’empouvoirement, il veut contribuer à transformer en résistance la réaction première à la violence organisée des gangs d’extrême droite qui consistait à essayer de se rendre invisible. En annexe sont indiquées les adresses d’organisations de lutte contre les violences racistes et sexistes allemandes, autrichiennes et suisses.

[1] Amani Padda est aussi l’auteure de Und dazwischen irgendwo wir (2024, qui raconte l’histoire d’un couple d’adolescents d’origine indienne en Grande-Bretagne) et de nouvelles, dont l’une est parue dans le volume collectif Girlhood. Sechs inspirierende Storys über Mut, Stärke und Zusammenhalt (2025). Le roman et le recueil de nouvelles sont publiés l’un et l’autre par Arctic.

 

Editeurs carnet Regards RDA et All. Est
Editeurs carnet Regards RDA et All. Est

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Editeurs carnet Regards RDA et All. Est (6 juin 2026). Amani Padda, Bevor der Himmel reißt. Une famille indienne en Allemagne de l’Est. Regards sur la RDA et l'Allemagne de l'Est. Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cmm


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