Anke Fröhlich-Schauseil, Gesichter der Arbeit. Das Stahl- und Walzwerk Riesa in Werken der bildenden Kunst, Stadtmuseum Riesa mit Benno-Werth-Sammlung, 2025, 119 p.
Compte rendu rédigé par Jean Mortier.
Ce catalogue a été publié à l’occasion de l’exposition « Visages du travail. L’aciérie et le laminoir de Riesa dans les arts plastiques » organisée au musée municipal de Riesa du 19 octobre 2025 au 29 mars 2026. Cette exposition réunissait 90 toiles et dessins réalisés entre 1945 et 1990 sur le thème du travail et de la vie ouvrière. Riesa est une ville située à quelque 50 km au nord-est de Dresde dans l’arrondissement de Meissen (Land de Saxe). Depuis le milieu du XIXe siècle, elle fut profondément marquée par l’industrie sidérurgique qui employait encore, à la fin des années 1980, 12 000 personnes. Entièrement démontées entre 1945 et 1946 au titre des réparations dues à l’Union soviétique, les installations du VEB Stahl-und Walzwerke Riesa, furent néanmoins assez vite remontées, pour devenir jusqu’en 1989 une entreprise phare dans la production d’acier et le laminage.
Comme toutes les grandes entreprises de RDA, les aciéries de Riesa consacrèrent une part importante de leur budget à l’action sociale et culturelle. Rendre compte, par l’image peinte et la sculpture, du travail ouvrier fut dès l’origine un des axes importants de la politique culturelle. Les entreprises y contribuèrent très largement, en achetant ou commandant des toiles et des sculptures répondant à cette thématique. Elles allèrent même souvent jusqu’à s’attacher le service de peintres et de graveurs, pour que ceux-ci donnent, selon un mode respectueux des normes esthétiques du réalisme socialiste, loin de tout naturalisme, une image positive de l’entreprise et valorisent le travail ouvrier, en dressant de beaux portraits de travailleurs, individuels ou en groupe.
Combien d’œuvres les aciéries de Riesa possédaient-elles à la fin des années quatre-vingt ? Autant que l’entreprise Wismut, c’est-à-dire 4500 ? Impossible de le dire. Après la chute du Mur et la liquidation du complexe sidérurgique, la plupart des œuvres avaient disparu du site. Certaines avaient été détruites, d’autres avaient trouvé refuge dans des organismes publics (musée de Riesa, Maison de l’histoire de Bonn et autres), chez des collectionneurs ou de simples particuliers. Des mains secourables en avaient en effet récupéré certaines dans des bennes à ordures. Retrouver leur trace a nécessité un travail d’enquête de longue haleine.
Durant trente-cinq ans, personne ou presque ne porta intérêt à ces œuvres « de commande », jugées sans valeur pour cette raison. Après toutes ces années de mépris pour l’art est-allemand, quelle qu’en soit la nature, le besoin s’est fait sentir, à Riesa comme ailleurs sur le territoire de l’ancienne RDA, de redonner une nouvelle visibilité à cette collection de souvenirs sur lesquels s’est forgée une identité est-allemande. Cette exposition répond donc à un devoir et un besoin de mémoire.
L’ouvrage se compose de deux parties de taille sensiblement égale. La première partie est une introduction historique à la production d’œuvres réalisées dans l‘enceinte de l’usine, la seconde analyse de façon détaillée quelques-unes des œuvres exposées. Sur 55 pages abondamment illustrées, Anke Fröhlich-Schauseil, la commissaire de l’exposition, aborde les multiples aspects de cette production artistique : l’image du travail dans l’ensemble des arts plastiques, le statut de l’artiste dans l’entreprise, les différentes périodes historiques de cette production dont la nature a évolué, parallèlement aux changements de paradigmes esthétiques.
Depuis l’arrivée de Honecker au pouvoir en 1971, les artistes disposaient en effet d’une plus grande liberté dans le traitement formel et stylistique : l’époque de l’emphase, souvent synonyme d’académisme, était révolue. Dans la fresque Stahlschmelze (1976), Elfriede Schade utilise un langage quasi abstrait : la coulée de métal en fusion occupe la majeure partie du tableau. Le volume du hall de la fonderie est indiqué par une simple ligne de fuite. De l’ouvrier, on ne voit qu’une main, on ne devine qu’un visage.
Le triptyque de Günter Tiedeken Ofenbühne est un autre exemple de cette nouvelle liberté formelle : simultanéité des plans, représentant chacun les diverses phases de la fabrication de l’acier, couleurs qui s’émancipent partiellement de l’objet, objet qui lui-même se dilue au profit de la dynamique.
Parmi les créateurs exposés figurent, à côté d’artistes de métier faisant partie du Who’s Who de Riesa (Ernst Christian Walcha, Paul et Margret Häusler, Harry Kunz, Ernst Christian Walcha, Willy Schäfer, Bernd Gruhle) et de quelques artistes de la capitale saxonne (Alfred Hesse, Kurt Herbst, Lea Grundig, Gerhard Kettner), un certain nombre d’autodidactes qui s’étaient eux aussi eux attachés à la représentation des ouvriers, seuls sur leur lieu de travail, dans leur « collectif » ou aussi dans leur milieu familial.
Dans les années cinquante, une période de pénurie où les conditions de la reconstruction exigeaient énormément des ouvriers, on donna en modèle ceux d’entre eux dont l’ardeur au travail contribuait tout particulièrement à l’élévation de la productivité. Ces « héros du travail » furent alors récompensés par des primes et des médailles. Le portrait fut aussi un moyen de les mettre à l’honneur. Sept de ces portraits, dus pour certains à des autodidactes, sont reproduits dans la présente publication.
La rédactrice de ce catalogue donne, dans cette seconde partie, à travers l’analyse de quelques œuvres, une place dans l’histoire de l’art à des artistes qui ont compté à l’époque de la RDA, mais qui étaient depuis lors largement tombés dans l’oubli : Paul Häusler, Margret Häusler, Bernd Gruhle, et enfin Christoph Wetzel dont le très beau portait d’ouvrier « Einer von uns » (L’un d’entre nous, 1988) est reproduit en page de couverture.
Dans son introduction au catalogue, Anja Hirschberg, directrice du musée de Riesa écrit :
« Beaucoup de gens restent encore aujourd’hui profondément attachés à l’art d’hier ». L’exposition sera, estimait-elle, certainement très fréquentée car « c’est un thème qui a une profonde valeur identitaire » (einen hohen identitätstiftenden Wert)[1]. Ces œuvres, estimait-elle encore, doivent aujourd’hui être relues et redécouvertes, du point de vue de leur qualité artistique, de leur réalisme, de leur palette de couleurs, mais également parce qu’elles rendent justice à ceux et celles qui les ont créées.
Les 6 pages de bibliographie qui figurent en fin de volume peuvent être une aide précieuse pour les chercheurs et pour tous ceux que l’art de RDA intéresse.
[1] Propos rapportés par Blanka Weber in MDR Kulturdesk.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Editeurs carnet Regards RDA et All. Est (21 juillet 2026). Compte rendu du catalogue de l’exposition : Gesichter der Arbeit. Das Stahl- und Walzwerk Riesa in Werken der bildenden Kunst. Regards sur la RDA et l'Allemagne de l'Est. Consulté le 15 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16lsk