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Dire et imaginer l’espace est-allemand à travers le rap – Svea Elisabeth Dietz

East Berlin. 1975. @Thomas Hoepker -Internet Archive

 

Dire et imaginer l’espace est-allemand à travers le rap : entre ancrage local et codes globaux

Le rap est généralement considéré comme un genre à la fois mondialisé et profondément ancré dans des contextes locaux. Il repose sur un ensemble de codes esthétiques et culturels partagés[1]– tels que les beats, le flow, les structures de rimes ainsi que des thématiques récurrentes comme l’identité, les inégalités sociales ou la contestation — qui l’inscrivent dans une culture hip-hop largement diffusée à l’échelle mondiale. Dans le même temps, le rap demeure étroitement lié à des réalités locales concrètes : les variétés linguistiques et les dialectes, les contextes sociaux spécifiques ainsi que les systèmes de référence propres à un territoire façonnent les différentes manifestations du genre. Ainsi, si les morceaux de rap produits dans des pays différents sont spontanément identifiables comme appartenant à un même univers générique, ils donnent néanmoins voix à des expériences situées et développent, de ce fait, des profils esthétiques et thématiques singuliers.

Cette dynamique peut être décrite de manière particulièrement féconde à l’aide du concept de glocalization forgé par Roland Robertson. Continuer la lecture de « Dire et imaginer l’espace est-allemand à travers le rap – Svea Elisabeth Dietz »

Compte rendu du catalogue de l’exposition : Gesichter der Arbeit. Das Stahl- und Walzwerk Riesa in Werken der bildenden Kunst

Anke Fröhlich-Schauseil, Gesichter der Arbeit. Das Stahl- und Walzwerk Riesa in Werken der bildenden Kunst, Stadtmuseum Riesa mit Benno-Werth-Sammlung, 2025, 119 p.  

Compte rendu rédigé par Jean Mortier.

Ce catalogue a été publié à l’occasion de l’exposition « Visages du travail. L’aciérie et le laminoir de Riesa dans les arts plastiques » organisée au musée municipal de Riesa du 19 octobre 2025 au 29 mars 2026. Cette exposition réunissait 90 toiles et dessins réalisés entre 1945 et 1990 sur le thème du travail et de la vie ouvrière. Riesa est une ville située à quelque 50 km au nord-est de Dresde dans l’arrondissement de Meissen (Land de Saxe). Depuis le milieu du XIXe siècle, elle fut profondément marquée par l’industrie sidérurgique qui employait encore, à la fin des années 1980, 12 000 personnes. Entièrement démontées entre 1945 et 1946 au titre des réparations dues à l’Union soviétique, les installations du VEB Stahl-und Walzwerke Riesa, furent néanmoins assez vite remontées, pour devenir jusqu’en 1989 une entreprise phare dans la production d’acier et le laminage.

Comme toutes les grandes entreprises de RDA, les aciéries de Riesa consacrèrent une part importante de leur budget à l’action sociale et culturelle. Rendre compte, par l’image peinte et la sculpture, Continuer la lecture de « Compte rendu du catalogue de l’exposition : Gesichter der Arbeit. Das Stahl- und Walzwerk Riesa in Werken der bildenden Kunst »

Ruth Lambertz-Pollan, Bénédicte Terrisse (dir.), Ce qui reste de la RDA: une bibliothèque est-allemande à Nantes, Symposium culture@kultur 7 (2025)

Un nouveau numéro de la revue  en ligne Symposium culture@kultur 7 (2025) est paru :

https://reference-global.com/issue/SCK/7/1

Table des matières : Continuer la lecture de « Ruth Lambertz-Pollan, Bénédicte Terrisse (dir.), Ce qui reste de la RDA: une bibliothèque est-allemande à Nantes, Symposium culture@kultur 7 (2025) »

Amani Padda, Bevor der Himmel reißt. Une famille indienne en Allemagne de l’Est.

Amani Padda, Bevor der Himmel reißt, Zurich, Arctis (Atrium Verlag), 2026

Compte rendu rédigé par  Béatrice Durand.

De Navid Kermani à Deniz Ohde en passant par Abbas Kidder, Feridun Zaimoglu, Saša Stanišić, Fatma Aydemir, Maxim Biller, Nino Haratischvili pour ne citer que quelques noms, on ne compte plus les plumes allemandes mit Migrationshintergrund, issues de l’immigration, dirait-on en français. Elles et ils sont établis dans la vie intellectuelle et le paysage éditorial allemands. Mais rares sont les voix qui font état de l’expérience d’immigrer ou de naître dans une famille issue de l’immigration en RDA ou dans les dits « Nouveaux Länder ».

Amina Padda est née en 1999 dans une famille indienne installée en Saxe juste après la réunification. Son second roman Bevor der Himmel reißt (2025)[1] raconte le quotidien de Heer et Dilly, lycéens de 17 ans dans une petite ville de Saxe fictive baptisée Piesnitz. Comme l’auteure, Heer et Dilly, alternativement narratrice et narrateur de l’histoire, sont nés eux aussi dans des familles d’origine indienne et sikh (Dilly porte le turban) ; tous les deux parlent punjabi à la maison. Comme les parents de l’auteure, leurs deux familles gèrent des take away indiens. Dans la fiction, les deux familles se détestent. Tels Roméo et Juliette, les deux adolescents devront surmonter l’inimitié des familles. Dilly (le garçon) s’apprête à passer l’Abitur et voudrait faire des études d’architecture. Heer (la fille) redouble sa seconde et se remet difficilement de la mort de son père dans un accident de voiture qui ressemble à un suicide.

Ils sont parfois en butte à l’assignation identitaire, pas forcément mal intentionnée, de certains enseignants, qui Continuer la lecture de « Amani Padda, Bevor der Himmel reißt. Une famille indienne en Allemagne de l’Est. »

Soutenance de thèse, Fanny Perrier, L’oeuvre romanesque de Christoph Hein après 1990 : une voix pour les offensés de l’histoire ?

Fanny Perrier soutiendra sa thèse de doctorat à l’université de Nanterre, le jeudi 11  juin à 14h.
L’œuvre romanesque de l’écrivain Christoph Hein après 1990. Une voix pour les offensés de l’histoire ?
Lieu de la soutenance :
Université Paris Nanterre – Bât. B Pierre Grappin – Salle B016 Paul Ricoeur – 200 avenue de la République – 92000 Nanterre.
Jury :
Daniel Argelès, Professeur assistant, Ecole polytechnique
Sibylle Goepper Professeure, Université Lyon 3, rapporteure
Carola Hähnel-Mesnard, Professeure, Université de Lille, présidente
Sylvie Le Grand-Ticchi, Maîtresse de conférences HDR, Université Paris Nanterre
Daniel Meyer, Professeur, Université de Strasbourg, rapporteur
Anne-Marie Pailhès, Professeure, Université Paris Nanterre, directrice
Résumé 
Ce travail se compose de trois parties : la première, intitulée « Une écriture de l’histoire », montre comment l’auteur, par le choix engagé du roman, met en valeur l’individu ordinaire.
L’attention portée au quotidien, la place du langage et le choix de l’anecdote sont autant d’éléments qui suggèrent une autre vision de l’histoire, celle qui accorde une importance à l’expérience de tout un chacun, et celle, inspirée du philosophe Walter Benjamin, qui se place du côté des vaincus. La deuxième partie s’intitule « Mettre le doigt sur les blessures. Un univers d’offensés ». Elle s’apparente à un gros plan sur les offenses : elle montre comment l’écrivain part à la rencontre des offensés de l’histoire et développe une écriture de la hantise. Enfin, la troisième partie, intitulée « La révolte de Christoph Hein », constitue un appel de l’auteur à se relever, à ne pas se résigner. L’approche se veut transversale : nous ne traitons pas chaque roman isolément et pour lui-même mais dans un dialogue les uns avec les autres. Même si le corpus se limite à cinq romans, nous ne nous interdisons pas d’évoquer les autres romans dans nos analyses au nom
de la forte complémentarité qui les relie. Et plus largement, nous n’éliminons aucun texte de l’auteur, ni les pièces de théâtre, ni surtout les essais qui accompagnent sans cesse la réflexion.
La méthode du close reading privilégie l’attention au texte afin de mettre au jour un mode d’écriture spécifique. La démarche est complétée par la lecture d’ouvrages théoriques ‒ historiques, sociologiques et philosophiques ‒ qui permettent de comprendre et d’interpréter certains choix de l’écrivain.

Peinture de RDA : Uwe M. Schneede, Sighard Gille Zeitbilder. Werke aus 50 Jahren

Uwe M. Schneede, Sighard Gille Zeitbilder. Werke aus 50 Jahren, Leipzig, E.A. Seemann Verlag, 2025, 112 p.

Un compte rendu rédigé par Jean Mortier.

Il n’y a pas si longtemps encore, critiques et médias ouest-allemands n’avaient que mépris pour les œuvres figuratives à composante historique ou sociale qui étaient, si je puis dire, la marque de fabrique des peintres est-allemands œuvrant à Leipzig, ville qui était du temps de la RDA et est encore aujourd’hui la capitale de l’art figuratif. L’époque où le peintre ouest-allemand Georg Baselitz traitait les figures majeures de ce genre pictural Bernhard Heisig, Werner Tübke, Wolfgang Mattheuer, de « peignes-culs » (Arschlöcher) dont l’œuvre aurait été bonne à mettre au rebut, cette époque est belle et bien révolue.

Uwe M. Schneede, l’auteur de cette assez courte monographie illustrée de Sighard Gille, n’appartient pas à cette catégorie de personnes qui ont, au lendemain de la chute du Mur, voué l’art de RDA aux gémonies Continuer la lecture de « Peinture de RDA : Uwe M. Schneede, Sighard Gille Zeitbilder. Werke aus 50 Jahren »

Maternité, contraception et émancipation féminine en RDA

Le discours officiel autour de la «Wunschkindpille » dans la revue illustrée Für Dich entre 1965 et 1972

Résumé d’un mémoire de recherche de master soutenu à l’Université de Bordeaux Montaigne par SARA BUALI

Apparue aux États-Unis et introduite en Europe au début des années 1960, la pilule contraceptive, premier moyen de contraception hormonale, a bouleversé la vie des femmes dans les pays l’ayant commercialisée. Double révolution, elle incarne à la fois une avancée médicale – fruit de décennies de recherches sur les hormones – et une rupture sociale – libérant les femmes du poids séculaire de la maternité contrainte[1]. Elle marque le deuxième mouvement féministe et ce qu’on appelle la « révolution sexuelle » de 1968.

Dans une Allemagne scindée en deux, l’expérience des femmes se révèle très différente de part et d’autre du Rideau de Fer. Continuer la lecture de « Maternité, contraception et émancipation féminine en RDA »

MOSAIK, un mythe? Hannes Hegen, son œuvre et ses fans

Hannelore Poethe (Leipzig)

 

(Traduction de Florence Baillet – texte original allemand ci-après)

https://www.hdg.de/zeitgeschichtliches-forum/ausstellungen/mythos-mosaik-hannes-hegen-sein-werk-und-die-fans

A l’Est tout comme à l’Ouest, les bandes dessinées fut décriées car considérées comme des lectures néfastes, dépravant la jeunesse[1], et jugées inconciliables avec les conceptions que l’on pouvait avoir de l’éducation de cette dernière[2]. Le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) non seulement voyait dans ces magazines multicolores inspirés par l’Ouest un danger en matière d’éducation culturelle, mais il craignait que s’exerce de la sorte une influence politique. En 1953 à Berlin-Est, des enfants furent ainsi invités, dans le cadre de l’opération « A la poubelle les mauvaises lectures », à échanger « de vieux bouquins contre de bons livres pour enfants » [3]. On a donc du mal à croire qu’il put exister malgré tout en RDA, à partir du milieu des années 1950, des bandes dessinées et une communauté importante de fans de BD, ne concernant pas seulement les enfants et les adolescents. Continuer la lecture de « MOSAIK, un mythe? Hannes Hegen, son œuvre et ses fans »

Die Unbeugsamen 2 : les femmes de RDA devant la caméra de Torsten Körner

  © 2024, Majestic Filmverleih

Un compte rendu de Stéphane Chrétien

Die Unbeugsamen 2, film documentaire de Torsten Körner sorti en Allemagne en 2024 était jusqu’à présent inédit en France ; il vient d’être projeté à La Ferrière (Vendée) dans le cadre du Printemps du Cinéma Allemand, un festival qui fêtait cette année son vingtième anniversaire.

Dans Die Unbeugsamen (1) sorti en 2020, Torsten Körner donne la parole à quatorze femmes politiques qui ont occupé des postes importants dans la République de Bonn (de la création de la RFA en 1949 à la réunification en 1990). Elles racontent leur parcours de la combattante pour accéder à des responsabilités dans un monde d’hommes hostile et sexiste. Le film a été récompensé comme meilleur documentaire par le prix des Cinémas Art et Essai[1]. À l’issue des projections dans les nouveaux Länder, Continuer la lecture de « Die Unbeugsamen 2 : les femmes de RDA devant la caméra de Torsten Körner »

Thèse soutenue. Paul Maurice : Permanence des élites traditionnelles et intégration des permanents dans l’élite socialiste en RDA. Jürgen Kuczynski, figure de sage et marxiste-bourgeois à l’Avant-garde de l’histoire économique est-allemande

Paul Maurice a soutenu sa thèse de doctorat le 9 décembre 2025 à Sorbonne Université.

Elle était dirigée par Hélène Miard-Delacroix et  Dietmar Hüser, en cotutelle entre la Faculté des Lettres Sorbonne Université (Sorbonne Université) et l’Universität des Saarlandes.

Directeur et directrice : Dietmar Hüser , Hélène Miard-Delacroix

Membres du jury :

Emmanuel Droit (Président, Sciences Po Strasbourg)

Elisa Goudin (rapportrice, Université Sorbonne Nouvelle),

Silke Mende (rapportrice, Universität Heidelberg)

Birgit Metzger (Universität des Saarlandes) 

Autobiographie de Jürgen Kuczysnki, parue en 1992. © Aufbau TB.

Résumé de la thèse :

Permanence des élites traditionnelles et intégration des permanents dans l’élite socialiste en RDA.

Jürgen Kuczynski, figure de sage et marxiste-bourgeois à l’Avant-garde de l’histoire économique est-allemande

La thèse analyse la trajectoire de Jürgen Kuczynski en RDA, comme observatoire privilégié des continuités bourgeoises au sein d’un État qui prétendait abolir les élites de classe, en prenant pour terrain la communauté des historiens de l’économie structurée autour de sa personne. Elle propose de lire la Wirtschaftsgeschichte est‑allemande non seulement comme discipline de légitimation marxiste du régime, mais aussi comme espace de reproduction d’un habitus intellectuel bourgeois reconfiguré sous la catégorie socialiste de l’Intelligenz. Le point de départ réside dans la mise en scène autobiographique par Jürgen Kuczynski de son engagement communiste, présenté comme un continuum téléologique depuis son adhésion au KPD le 14 juillet 1930 jusqu’à la fin de la RDA et à sa mort en 1997, ce qui invite à interroger la manière dont il justifie rétrospectivement sa place dans un régime dictatorial. La question centrale est dès lors de déterminer dans quelle mesure le milieu des historiens de l’économie qui l’entoure peut être appréhendé comme une élite « bourgeoise-marxiste » pérenne, située à l’articulation du Parti, de l’État et de l’université, au sein d’un système qui récuse officiellement l’existence même de telles élites.​

Le travail de recherche articule l’histoire des élites, la sociologie bourdieusienne des trajectoires et l’histoire sociale et culturelle de la dictature est-allemande, en mobilisant notamment les notions de « groupe caché » (Sandrine Kott), d’Intelligenz et d’Avant-garde léniniste. L’hypothèse du travail était que la RDA, loin d’abolir l’ancienne bourgeoisie intellectuelle, offre les conditions de sa reconversion partielle en élite socialiste, tout en préservant des formes de distinction anti‑ ou a‑égalitaires. Jürgen Kuczynski apparaît comme une figure limite, cumulant les différentes dimensions d’élite identifiées par Ralph Jessen (fonctionnelle, de performance, de position, de valeur, de provenance, masculine) et incarnant cet oxymore d’« intellectuel bourgeois‑marxiste » décrit par Axel Fair‑Schulz. Pour éviter l’« illusion biographique » définie par Pierre Bourdieu, la thèse adopte une approche de biographie socio‑historique centrée sur le segment RDA de la vie de Kuczynski, relié à l’héritage décisif de l’exil britannique (1936-1945), et l’articule à une prosopographie du milieu des historiens de l’économie (anciens et anciennes étudiant.e.s, collaborateurs et collaboratrices, collègues), en particulier les trajectoires des historiennes de l’économie promues sous son égide, qui manifestent à la fois une réelle ouverture aux femmes et la persistance d’un paternalisme académique.

Les résultats mettent d’abord en évidence le rôle structurant de l’exil britannique (1936‑1945) dans la carrière est‑allemande de Jürgen Kuczynski : maîtrise de l’anglais, réseaux scientifiques et politiques, expérience d’organisation militante constituent un capital spécifique qui facilite sa position de médiateur entre RDA et monde occidental, mais nourrit aussi une méfiance durable de la part du SED, visible dans les dossiers de la Stasi des campagnes des autorités contre lui. Ensuite, l’analyse du réseau des historiens de l’économie montre la formation d’un milieu relativement homogène socialement, doté d’un capital académique élevé, souvent internationalisé, et fonctionnant comme élite académique chargée de produire un récit historique marxiste de la RDA tout en préservant des formes de distinction bourgeoise dans les pratiques (recrutement, hiérarchies internes, styles de vie, accès aux ressources). Les travaux conduits sous son autorité s’inscrivent largement dans la doxa marxiste‑léniniste, ce qui fait de Jürgen Kuczynski un communiste loyal plutôt qu’un « dissident dans l’orthodoxie » (« linientreuer Dissident ») comme il aime à se décrire lui-même. L’organisation concrète de son institut d’histoire économique, à l’Université Humboldt, puis à l’Académie des sciences, révèle des marges d’autonomie significatives par rapport à l’égalitarisme proclamé : valorisation de la compétence scientifique selon des critères classiques de l’université bourgeoise, gestion particulière des privilèges académiques, importance de la sociabilité intellectuelle et familiale.

​         Enfin, l’étude de la surveillance par la Stasi met en lumière un jeu complexe de loyautés, de suspicions et de protections : bien que suivi de près, Jürgen Kuczynski bénéficie d’un capital politique et scientifique qui limite la capacité des services à intervenir frontalement, tandis que l’entourage – collaborateurs et collaboratrices, élèves, proches – se révèle souvent peu fiable comme source d’information, ce qui signale l’existence de solidarités fortes et de zones d’opacité au sein de cette élite. En articulant biographie et histoire sociale des élites intellectuelles, la thèse montre ainsi que la RDA n’a pas tant supprimé les élites qu’elle a réagencé, sous l’étiquette d’Intelligenz socialiste, des continuités profondes de l’habitus bourgeois, faisant de la figure du « marxiste bourgeois », non une exception, mais un catalyseur central de la société est‑allemande.

 

Trajectoire d’une universitaire entre RDA, France et Allemagne unifiée : les mémoires de Brigitte Hocke, Unterwegs in die Heimat.

Brigitte Hocke Unterwegs in die Heimat, Neues Leben, Eulenspiegel, 2024 (1400 p)

Un compte rendu rédigé par Emmanuelle Aurenche-Beau.

La romaniste est-allemande, spécialiste notamment d’Aragon, Brigitte Hocke, née en 1937, est peut-être encore dans la mémoire des germanistes de Paris 3 dont elle a été la collègue en tant que lectrice/maîtresse de conférences associée de 1986 à 1989 ou de ceux qui l’ont connue dans le cadre des échanges Erasmus entre leur université et l’université de Leipzig. Sous le titre Unterwegs in die Heimat, elle vient de faire paraître un impressionnant récit manifestement largement inspiré de sa vie (ainsi que l’indique la courte biographie insérée en deuxième de couverture et ainsi que le confirment de rapides recherches[1]) qu’elle publie néanmoins pourvu de l’indication générique « roman » qui lui laisse davantage de souplesse dans l’écriture.

Constitué de 14 livres composés de trois à cinq chapitres, l’ouvrage couvre l’ensemble de la vie de l’autrice. Il s’ouvre sur une scène marquante de son enfance sous le nazisme, Continuer la lecture de « Trajectoire d’une universitaire entre RDA, France et Allemagne unifiée : les mémoires de Brigitte Hocke, Unterwegs in die Heimat. »

Daniel Argelès traducteur d’Utz Rachowski : un entretien

Entretien avec Daniel Argelès sur la traduction d’Utz Rachowski

par Élisa Goudin-Steinmann

ÉGS : Tu accueilles l’auteur allemand Utz Rachowski à Paris pour une série de lectures[1] à l’occasion de la parution en Allemagne, au cours de l’année 2026, de ses Œuvres en trois volumes, dont tu as dirigé le 1er tome, consacré à la poésie[2]. Tu as aussi écrit quelques articles sur lui – et tu as publié un recueil de ses textes dans une édition bilingue français-allemand[3]. Comment es-tu venu à Utz Rachowski et à l’idée de le traduire ?

DA : Au départ, il y a, je crois, une émotion : en 2009, au printemps, lors d’un voyage avec des étudiants, j’ai visité la prison de la Stasi à Hohenschönhausen, dans le nord de Berlin-Est. C’était une visite guidée par un ancien détenu, qui m’a beaucoup marqué. Et, quelques mois plus tard, lors d’un colloque à Bath (GB) sur les 20 ans de la chute du Mur, j’ai rencontré Utz Rachowski, qui était invité à la fois en tant qu’écrivain et « témoin » de l’histoire, puisqu’il avait fait un an de prison en RDA en 1979-80 pour la rédaction de cinq poèmes et la diffusion de quelques autres, jugés séditieux. À Bath, il avait lu un texte en prose et parlé après la projection d’un film, Jeder schweigt von etwas anderem (2006), qui porte sur trois familles de victimes de la dictature (dont la sienne) et l’impact de la persécution sur les différentes générations. Continuer la lecture de « Daniel Argelès traducteur d’Utz Rachowski : un entretien »

Joël Moreau, (N)ostalgie – Un amour sous les tilleuls. Compte rendu de Béatrice Durand

Joël Moreau, (N)Ostalgie. Un amour sous les tilleuls, Éditions du Pallio, Paris, 2025

Fils d’un père syndicaliste et membre du PCF, Éric, narrateur d’un roman manifestement très autobiographique, a passé plusieurs étés dans les camps de jeunes organisés en RDA par l’association France-RDA. En 1975, lors de son troisième séjour (il a quatorze ans), il tombe amoureux fou de Jana, jeune Allemande de l’Est rencontrée pendant le séjour lors d’une soirée dansante. Le coup de foudre est réciproque. Mais le Rideau de fer les empêche de vivre « l’inaccessible amour d’Éric chez les Montaigu capitalistes et de Jana chez les Capulets communistes » (p. 241). Le contact, condamné à n’être qu’épistolaire, s’interrompt au bout d’un certain temps. En 1992 (dix-sept ans plus tard), Éric se rend en Allemagne réunifiée ; il reprend contact avec Jana, qui l’entraîne dans un bref séjour en amoureux sur l’île de Hiddensee, au terme duquel elle lui annonce que l’idylle n’aura pas de suite : elle est mariée et mère de famille et ne veut pas abandonner la vie qu’elle a construite.

Éric lui-même a eu une vie adulte marquée par des ruptures successives : après des études d’économie, il a travaillé dans l’administration des douanes, s’est reconverti, d’abord comme enseignant de Sciences économiques et sociales, puis comme proviseur. Le récit à la 1ère personne fait alterner les souvenirs d’enfance et d’adolescence avec des épisodes de la vie du narrateur adulte qui déclenchent ces mêmes souvenirs : Continuer la lecture de « Joël Moreau, (N)ostalgie – Un amour sous les tilleuls. Compte rendu de Béatrice Durand »

Exposition : Sibylle Bergemann, Das Denkmal – jusqu’au 12 janvier 2026

Le regard de Sibylle Bergemann sur la RDA

Présentation par Stéphane Chrétien, agrégée d’allemand.

Das Denkmal est exposé à la Fondation Henri Cartier-Bresson, rue des Archives à Paris, jusqu’au 11 janvier 2026. Une série de douze photographies en noir et blanc qui dévoilent la genèse de la statue de Marx et Engels à Berlin-Est, de ses prémices en 1975 à son installation en 1986.

Née en 1941 à Berlin, Sibylle Bergemann compte parmi les photographes de renom de la RDA. Ses portraits et ses reportages paraissent à partir de 1967 dans des revues culturelles comme Das Magazin, Sonntag et Sibylle. Ses sujets de prédilection : la mode et la ville de Berlin.

Sibylle Bergemann et son mari Arno Fischer, éminent photographe lui aussi, ont habité pendant près de trente ans au 12 du Schiffbauerdamm, avec vue sur le poste frontière de la Friedrichstraße. Dans leur appartement berlinois se retrouvaient de nombreux artistes allemands de l’Est, allemands de l’Ouest et également étrangers parmi lesquels les photographes Helmut Newton, Robert Frank et… Henri Cartier-Bresson.

C’est d’abord de son propre chef, parce que le sculpteur Ludwig Engelhardt était un ami, que Sibylle Bergemann commence à photographier dès 1975 les débuts de l’élaboration de la statue de Marx et Engels. Si le projet du SED d’ériger un tel monument à Berlin remonte aux années 50, c’est seulement dans les années 70 que Ludwig Engelhardt est chargé de le réaliser. Continuer la lecture de « Exposition : Sibylle Bergemann, Das Denkmal – jusqu’au 12 janvier 2026 »

Laura Behrmann / Markus Gamper / Hanna Haag (eds) – Vergessene Ungleichheiten

Laura Behrmann / Markus Gamper / Hanna Haag (eds)

Vergessene Ungleichheiten

Biographische Erzählungen ostdeutscher Professor*innen

Transcript, Bielefeld, 2024, 554 p.

 

Compte-rendu rédigé par Anne-Laure Daux-Combaudon

 

L’ouvrage « Inégalités oubliées. Récits biographiques de professeur.e.s est-allemand.e.s » revient sur l’unification telle qu’elle a eu lieu dans les établissements d’enseignement supérieur de RDA. Après 1989, dans ce domaine-là de la société aussi, on assiste à une transformation du système, qui doit s’adapter au paysage universitaire ouest-allemand. À côté des renouvellements de personnels, il y a également une redéfinition des objectifs d’enseignement et un changement des critères et des possibilités de promotion. Par ailleurs, la situation a souvent été défavorable aux enseignants-chercheurs est-allemands et les universités dans les Länder est-allemands ont souvent recruté des Allemands de l’Ouest.

Le recueil d’articles analyse des récits autobiographiques de professeurs est-allemands en poste ou à la retraite, au nombre de dix-huit, intégralement reproduits dans l’ouvrage. L’idée qui traverse le volume est que la transformation s’est faite sous le signe de la discrimination des Allemands de l’Est et de la construction de nouveaux objectifs en termes de carrière scientifique.

Les éditeurs du volume sont trois sociologues, Continuer la lecture de « Laura Behrmann / Markus Gamper / Hanna Haag (eds) – Vergessene Ungleichheiten »